L’année 8 de l’Hégire : les conversions, les lettres aux rois et la qasida de Ka’b

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L’année 8 de l’Hégire : l’islam d’Amr ibn al-As et de Khalid, les lettres à Héraclius et César, Dhat as-Salasil, l’armée du poisson séché, l’Omra de Ji’rana, la qasida Bant Sou’ada, les idoles brisées, Tabouk et l’année des délégations.

Mis à jour le 07 septembre 2026 à 23h07

L’islam d’Amr ibn al-As, de Khalid ibn al-Walid et d’Outhman ibn Talha

Leur arrivée eut lieu au début de l’année huit. Le Waqidi rapporte, d’après son cheikh Abd al-Hamid ibn Ja’far, que Amr ibn al-As raconta de sa bouche : « Je restai longtemps détourné de l’islam, opiniâtre. J’assistai à Badr avec les associateurs et j’y échappai ; puis à Ouhoud et j’y échappai ; puis au Fossé et j’y échappai. Je dis en moi-même : combien de fois encore ! Par Allah, Mohamed finira par l’emporter sur Quraysh. Je rejoignis donc mes biens à al-Waht, et réduisis mes contacts avec les gens. Quand vint Houdaybiya, et que le messager d’Allah repartit sur un traité, et que Quraysh retourna à La Mecque, je me mis à dire : Mohamed entrera bientôt à La Mecque avec ses compagnons : La Mecque ni Ta’if ne sont plus un abri, et rien n’est meilleur que de sortir. J’étais encore loin de l’islam, et je me disais : quand bien même Quraysh tout entière se convertirait, je ne me convertis pas.

J’arrivai à La Mecque, rassemblai des hommes de mon peuple qui suivaient mon avis et m’écoutaient, et leur dis : où en suis-je parmi vous ? Ils dirent : tu es notre conseiller et notre appui, notre bénédiction. Je dis : vous savez que, par Allah, je vois l’affaire de Mohamed devenir une affaire qui domine tout ; et j’ai un avis. Ils dirent : lequel ? Je dis : rejoignons le Négus et restons avec lui : si Mohamed l’emporte, nous serons chez le Négus, préférable à être sous la main de Mohamed ; et si Quraysh l’emporte, nous sommes ceux qu’ils connaissent. Ils approuvèrent. Je leur dis : rassemblez donc ce que nous lui offrirons en cadeau. Le meilleur des cadeaux qu’on pût lui faire de notre pays était le cuir : nous en rassemblâmes beaucoup, et partîmes jusqu’à arriver chez lui. Nous étions chez lui quand Amr ibn Oumayya ad-Damri arriva :

le messager d’Allah l’avait envoyé avec une lettre par laquelle il demandait en mariage Oum Habiba bint Abi Soufyan. Amr entra chez le Négus puis en sortit. Je dis à mes compagnons : voici Amr ibn Oumayya : si j’entrais chez le Négus, le lui demandais et qu’il me le donnât, je lui trancherais le cou, et ce faisant je réjouirais Quraysh, et je serais quitte envers elle pour avoir tué l’envoyé de Mohamed. J’entrai chez le Négus et me prosternai devant lui comme j’en avais coutume. Il dit : sois le bienvenu, mon ami ! M’as-tu apporté quelque chose de ton pays ? Je dis : oui, ô roi, je t’ai apporté beaucoup de cuir. Je le lui présentai : cela lui plut, il en distribua une partie à ses patriciens et ordonna que le reste fût mis en réserve et consigné. Voyant sa bonne humeur, je dis : ô roi, j’ai vu sortir de chez toi un homme, l’envoyé d’un ennemi qui nous a combattus, tué nos nobles et nos meilleurs :

donne-le-moi, que je le tue. Il s’irrita de cela, leva la main et me frappa le nez d’un coup qui me sembla l’avoir brisé : le sang coula de mes narines, et je recueillais le sang avec mes vêtements, éprouvant une honte qui m’eût fait entrer sous terre si elle s’était ouverte. Puis je dis : ô roi, si j’avais pensé que tu désapprouves ma parole, je ne t’aurais rien demandé. Il dit, après avoir eu honte : ô Amr, tu me demandes de te livrer l’envoyé de celui qui reçoit l’inspiration majeure venue à Moussa et celle venue à ’Issa, pour le tuer ? ! Et Amr dit : Allah changea mon cœur de ce que j’étais, et je dis en moi-même : cet homme connaît la vérité, Arabes et Perses, et toi tu la refuses ? ! Puis je dis : en attestes-tu, ô roi ? Il dit : oui, je l’atteste devant Allah, ô Amr. Obéis-moi donc et suis-le :

par Allah, il est sur la vérité, et il l’emportera sur quiconque le contredit, comme Moussa l’emporta sur Pharaon et ses troupes. Je dis : me prêtes-tu serment d’allégeance sur l’islam ? Il dit : oui. Il tendit la main et me fit prêter serment d’allégeance sur l’islam ; puis il fit apporter un bassin, lava le sang de sur moi et m’habilla, car mes vêtements étaient tout remplis de sang : je les jetai. Je sortis vers mes compagnons, qui se réjouirent de me voir habillé du vêtement du Négus et dirent : as-tu atteint ton but ? Je leur dis : j’ai répugné à l’aborder d’emblée, et je reviendrai vers lui. Ils dirent : ton avis est bon. Je les quittai comme qui cherche un besoin, et me dirigeai vers le lieu des navires : j’y trouvai un vaisseau rempli qui allait être poussé au large. Je montai avec eux, ils firent voile jusqu’à ach-Chou’ayba ; je descendis avec des vivres, achetai un chameau, et partis vers Médine.

Je passai par Marr adh-Dhahran, puis marchai jusqu’à al-Hada : voici deux hommes qui m’avaient devancé de peu, cherchant un campement, l’un entrant sous la tente et l’autre tenant les deux montures. Je regardai : c’était Khalid ibn al-Walid. Je dis : où vas-tu ? Il dit : vers Mohamed : les gens sont entrés dans l’islam, et il ne reste personne qui ait du goût en lui ; par Allah, si je demeurais, on nous prendrait au cou comme on prend le lézard dans son terrier. Je dis : moi aussi, par Allah, j’avais resolu d’aller à Mohamed et d’embrasser l’islam. Sortit Outhman ibn Talha et me salua chaleureusement : nous descendîmes tous ensemble au même campement, puis fîmes route jusqu’à Médine. Jamais j’oublierai la parole d’un homme que nous rencontrâmes au puits d’Abi Inaba, criant : ô Rabah ! ô Rabah ! ô Rabah ! Nous tirâmes bon présage de sa parole et nous en réjouîmes.

Puis il nous regarda et j’entendis dire : La Mecque a donné ses plus vaillants après ces deux ! Je pensai qu’il me désignait, moi et Khalid, et il courut vers la mosquée : je compris qu’il annonçait notre arrivée au messager d’Allah, et il en fut ainsi. Nous fîmes paître nos montures à la harra, revêtîmes nos plus beaux vêtements, et quand l’asr fut appelé, nous allâmes jusqu’à l’apercevoir : son visage était joyeux, les musulmans l’entouraient, réjouis de notre conversion. Khalid s’avança et lui prêta serment, puis Outhman ibn Talha, puis moi. Par Allah, sitôt que je m’assisset devant lui, je ne pus lever les yeux vers lui, de pudeur envers lui. Je lui prêtai serment sur le pardon de mes fautes passées, et non sur l’avenir. Il dit : « L’islam efface ce qui était avant lui, et l’émigration efface ce qui était avant elle. »

Par Allah, jamais le messager d’Allah ne me préféra, ni à Khalid ibn al-Walid, personne de ses compagnons dans une affaire qui nous tenait à cœur depuis notre conversion : nous occupions auprès d’Abou Bakr cette même place, et auprès d’Oumar le même rang, et Oumar était pour Khalid comme un père qui gronde. » Le Waqidi rapporte aussi, par Yazid ibn Abi Habib, d’après Rachid, affranchi de Habib, d’après son maître Habib, d’après Amr ibn al-As, un récit semblable ; et Mohamed ibn Ishaq l’a rapporté ainsi. Le cheikh du Waqidi demanda à Yazid ibn Abi Habib de dater l’arrivée d’Amr et de Khalid : celui-ci dit seulement : avant la conquête. Et le père du Waqidi lui rapporta qu’Amr, Khalid et Outhman ibn Talha arrivèrent au croissant de Safar de l’année huit. Dans le Sahih de Mouslim viendra, à la mort d’Amr, ce qui atteste ce récit et la qualité de sa compagnie du messager d’Allah toute sa vie.

Quant à la conversion de Khalid ibn al-Walid, le Waqidi rapporte, par Yahya ibn al-Moughira ibn Abd ar-Rahman, d’après son père, que Khalid dit : « Quand Allah voulut de moi le bien, Il jeta l’islam dans mon cœur et mon discernement m’atteignit. Je dis : j’ai assisté à tous ces combats contre Mohamed, et il n’y a pas un champ où je l’ai vu combattre sans que je m’en retourne me sentant un homme qui ne sert à rien, et que Mohamed va l’emporter. Quand le messager d’Allah sortit vers Houdaybiya, je sortis avec une troupe des associateurs : je le rencontrai avec ses compagnons à Ousfan, me tins face à lui et le défiai. Il pria le dhouhr avec ses compagnons devant nous, et nous songeâmes à l’attaquer, mais aucune décision ne fut prise, et parmi nous il y avait des hommes de bien. Allah lui fit connaître notre pensée : il pria l’asr avec ses compagnons en prière de la peur, et cela frappa nos cœurs. Je dis : l’homme est protégé ! Et je m’écartai d’eux, quittant la route des cavaliers pour la droite. Quand il conclut le pacte avec Quraysh à Houdaybiya, et que Quraysh lui céda avec largesse, je dis en moi-même : que reste-t-il ? Où est la voie ? Vers le Négus ? Mohamed l’a déjà suivi, et ses compagnons sont auprès de lui en sécurité : sortirai-je vers Héraclius ? Quitterais-je ma religion pour le christianisme ou le judaïsme, ou demeurerais-je soumis chez les Perses, ou resterais-je dans mon pays parmi ceux qui restent ?

Tandis que j’y songeais, le messager d’Allah entra à La Mecque pour l’Omra de la Réparation, et je me cachai sans y assister. Mon frère al-Walid ibn al-Walid était entré avec le Prophète pour cette Omra, m’avait cherché sans me trouver, et m’écrivit une lettre ainsi conçue : Au nom d’Allah, le Miséricordieux, le Tout Miséricordieux. Or, jamais je n’ai vu ta raison s’égarer comme elle s’égare loin de l’islam, toi qui as raison ! Quel homme a-t-il jamais ignoré l’islam ? Le messager d’Allah m’a interrogé sur toi et dit : où est Khalid ? Je dis : Allah le fera venir. Il dit : « Nul comme lui ignore l’islam. S’il avait placé son intelligence et sa clairvoyance au service des musulmans, cela lui aurait été meilleur, et nous l’aurions préféré à d’autres. » Rattrape donc ce qui t’a échappé, ô mon frère : car ce qui t’a échappé sont de bonnes positions. Quand sa lettre me parvint, je me lançai vers le départ : son propos augmenta mon désir de l’islam, et la question du messager d’Allah sur moi me réjouit. Je vis en songe que j’étais dans un pays étroit et aride, dont je sortais vers un pays vert et vaste, et je dis : voilà un songe. Arrivé à Médine, je dis : je le raconterai à Abou Bakr. Il dit : ta sortie vers laquelle Allah t’a guidé vers l’islam, et l’étroitesse dans laquelle tu étais était l’association. Quand je résolus d’aller au messager d’Allah, je dis : qui m’accompagnera ? Je rencontrai Safwan ibn Oumayya et lui dis : ô Abou Wahb, ne vois-tu pas où nous en sommes ?

Nous sommes des hommes dont la tête est visée, et Mohamed l’emporte sur Arabes et Perses : si nous allions à Mohamed et le suivions ? Le honneur de Mohamed est notre honneur à nous. Il refusa avec la plus forte dénégation et dit : s’il ne restait que moi, jamais je ne le suivrais. Nous nous séparâmes, et je dis : voilà un homme dont le père et le frère ont été tués à Badr. Je rencontrai Ikrima ibn Abi Jahl et lui tins le même propos ; il me répondit comme Safwan. Je dis : garde mon secret. Il dit : jamais je ne le révélerai. Je retournai chez moi, fis seller ma monture et partis, jusqu’à rencontrer Outhman ibn Talha. Je me dis : voici un ami : si je lui parle, j’espère. Puis je rappelai les morts de sa famille, et répugnai à le lui rappeler. Puis je dis : que m’importe, je pars dès maintenant ! Et je lui exposai la situation. Je dis : nous sommes comme un renard dans son terrier : si l’on y verse un seau d’eau, il en sort. Je lui tins le discours que j’avais tenu à mon ami : il accepta promptement et dit : ce matin même j’avais resolus de partir, et voici ma monture attachée par le jarret. Nous nous mîmes d’accord, lui et moi : le premier arrivé à Yajaj attendrait l’autre. Nous partîmes au petit matin, et avant l’aube nous nous rencontrâmes à Yajaj ; nous marchâmes jusqu’à al-Hada, et voici Amr ibn al-As ! Il dit : soyez les bienvenus ! Nous lui répondîmes et lui demandâmes où il se rendait : il nous demanda pareillement. Nous dîmes :

entrer dans l’islam et suivre Mohamed. Il dit : c’est ce qui m’a mis en route ! Nous fîmes route tous ensemble jusqu’à Médine, y attachâmes nos montures derrière la harra, et l’on informa le messager d’Allah de nous, qui s’en réjouit. Je revêtis mes plus beaux vêtements et marchai vers lui ; mon frère vint à ma rencontre et dit : dépêche-toi, le messager d’Allah a été informé de toi et se réjouit de ton arrivée : il vous attend ! Nous accélérâmes le pas, et je l’aperçus : il ne cessa de sourire vers moi jusqu’à ce que je fusse devant lui. Je lui rendis le salam, en le saluant de sa prophétie : il me répondit d’un visage radieux, et je dis : j’atteste qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah et que tu es le messager d’Allah. Il dit : « Approche. » Puis il dit : « Louange à Allah qui t’a guidé ! J’ai toujours vu en toi une raison dont j’espérais qu’elle ne te fût salutaire qu’en bien. » Je dis : ô messager d’Allah, tu as vu combien je me suis opposé à la vérité dans ces combats : demande donc à Allah de me les pardonner. Il dit : « L’islam efface ce qui était avant lui. » Je dis : ainsi soit-il, ô messager d’Allah. Il dit : « ô Allah, pardonne à Khalid ibn al-Walid tout ce qu’il a commis comme obstruction sur Ton chemin. » Khalid dit : Outhman et Amr s’avancèrent alors et prêtèrent serment au messager d’Allah. Notre arrivée fut en Safar de l’année huit. Et par Allah, jamais le messager d’Allah ne m’a préféré à qui que ce soit de ses compagnons dans ce qui me pesait. »

Les expéditions de Chouja’ ibn Wahb et de Ka’b ibn Oumayr

Le Waqidi rapporte que le messager d’Allah envoya Chouja’ ibn Wahb al-Asadi en vingt-quatre hommes vers un rassemblement de Hawazin, avec l’ordre de les attaquer. Il partit, marchant la nuit et se cachant le jour, puis les surprit à l’aube, ayant recommandé à ses compagnons de ne pas s’attarder à la poursuite. Ils firent de nombreux chameaux et brebis, les amenèrent à Médine : la part de chacun fut de quinze chameaux. D’autres prétendent qu’ils firent aussi des captifs, et que le chef en choisit une servante brillante ; leurs familles arrivèrent ensuite musulmanes, et le Prophète consulta leur chef sur la restitution : il l’approuva. On les rendit, et il laissa le choix à celle qu’il détenait : elle préféra rester auprès de lui. Cette expédition est peut-être celle rapportée par ach-Chafi’i, d’après Malik, de Nafi’, d’après Ibn Omar : le messager d’Allah envoya une expédition vers le Najd, dont faisait partie Abdallah ibn Omar : nous fîmes beaucoup de chameaux, et notre part arriva à douze chameaux, et le messager d’Allah nous gratifia d’un chameau chacun. Les deux Sahihs l’ont rapporté, de même que Mouslim et Abou Dawoud : notre chef nous accorda un chameau chacun, puis arrivés au Prophète il partagea notre butin, et la part de chacun fut de douze chameaux après le cinquième, sans que le messager d’Allah ne nous demandât compte de ce que notre chef nous avait accordé ni ne le blâmât : chacun de nous eut ainsi treize chameaux avec la grâce.

Le Waqidi rapporte aussi, d’après az-Zouhri, que le messager d’Allah envoya Ka’b ibn Oumayr al-Ghifari en quinze hommes jusqu’à Dhat Atlah, du pays de Syrie. Ils y trouvèrent un grand rassemblement, l’appelèrent à l’islam : ils refusèrent et les arrosèrent de flèches. Les compagnons du messager d’Allah les combattirent violemment jusqu’à ce qu’ils fussent tués ; un homme blessé leur échappa parmi les cadavres, et quand la nuit se refroidit, il força sa marche jusqu’au messager d’Allah. Il voulut lever une troupe contre eux, puis apprit qu’ils s’étaient déplacés ailleurs.

Les lettres aux rois : l’interrogatoire d’Abou Soufyan chez Héraclius

Le Waqidi date l’envoi des lettres aux rois de la fin de l’année six, en Dhou l-Hijja, après l’Omra de Houdaybiya ; le Bayhaqi place ce chapitre ici, après la Ghazwa de Mouta. Il n’y a pas de divergence entre eux sur le fait que cela commença avant la conquête de La Mecque et après Houdaybiya : c’est ce que dit Abou Soufyan à Héraclius, quand celui-ci lui demanda : trahit-il ses pactes ? Il répondit : non ; et nous sommes en ce moment avec lui dans une trêve dont nous ignorons ce qu’il y fera. Dans une version du Boukhari : cela fut dans la trêve conclue par Abou Soufyan avec le messager d’Allah. Mohamed ibn Ishaq dit que cela eut lieu entre Houdaybiya et sa mort. Anas rapporte, dans le Sahih de Mouslim, que le messager d’Allah écrivit avant sa mort à Kisra et César et au Négus, et à tout tyran, les invitant à Allah : et il ne s’agissait pas du Négus pour lequel il fit la prière.

Younous rapporte d’après Ibn Ishaq, d’après az-Zouhri, d’après Oubaydallah ibn Abdallah ibn Outba, d’après Abdallah ibn Abbas, qu’Abou Soufyan lui raconta lui-même : nous étions un peuple de marchands, et la guerre avait épuisé nos biens. Quand vint la trêve de Houdaybiya entre nous et le messager d’Allah, nous ne nous sentîmes en sécurité que nous pûmes être en sécurité, et je partis en voyage de commerce vers la Syrie avec des Qurayshites. Par Allah, je ne connus pas à La Mecque d’homme ni de femme qui ne me confiât des marchandises. Notre débouché syrien était Gaza, au pays de Palestine. Nous y arrivâmes en un temps où César, l’empereur des Byzantins, venait de l’emporter sur les Perses établis en son pays : il les en avait chassés et récupéré sa très grande croix qu’ils avaient emportée. Sa résidence était à Homs, dans la Syrie : il en sortit à pied, en signe de reconnaissance, vers Bayt al-Maqdis pour y prier :

on lui étendait des tapis et l’on y jetait des pierreries. Il arriva à Ilya, y pria, et un matin le trouva soucieux, regardant vers le ciel. Ses patriciens dirent : ô roi, tu es soucieux ce matin ! Il dit : oui. Ils demandèrent : et cela ? Il dit : cette nuit, il m’a été montré en songe que le roi des circoncis allait l’emporter. Ils dirent : par Allah, nous ne connaissons aucune nation circoncise hormis les Juifs, qui sont sous ta main et dans ton empire : si tel est ton pressentiment à leur égard, envoie dans tout ton royaume et qu’on tranche le cou de tout Juif, et tu seras délivré de cette inquiétude : c’est leur avis qu’ils y manœuvrent. Tandis qu’ils y étaient, arriva à eux l’envoyé du gouverneur de Bosra, avec un homme des Arabes qui s’y était rendu. Il dit : ô roi, voici un homme des Arabes, de ceux qui possèdent moutons et chameaux, qui te rapporte un événement survenu en son pays : interroge-le.

On l’amena, et Héraclius dit à son interprète : demande-lui quel est cet événement survenu en son pays. L’interprète lui demanda, et l’homme répondit : un homme des Arabes, de Quraysh, s’est mis à prétendre être prophète : des gens l’ont suivi, d’autres l’ont contredit, et il y a eu entre eux des batailles en maint lieu. Je suis sorti de mon pays tandis qu’ils en étaient là. Quand Héraclius entendit cela, il dit : déshabillez-le ! Et voici un homme circoncis. Il dit : c’est cela même qui m’a été montré, non ce que vous dites ! Rendez-lui son vêtement, qu’il s’en aille à ses affaires. Puis il appela le chef de sa garde et lui dit : retourne la Syrie comme on retourne un vêtement, jusqu’à me ramener un homme de la famille de celui-ci : je l’interrogerai sur son affaire. Abou Soufyan dit : nous étions, par Allah, à Gaza, quand il fondit sur nous et demanda : de qui êtes-vous ? Nous l’informâmes et il nous conduisit tous à Héraclius.

Jamais, par Allah, je n’ai vu d’homme plus rusé que ce vieillard, Héraclius. Arrivés devant lui, il demanda : lequel de vous est le plus proche parent de cet homme ? Je dis : moi. Il dit : amenez-le près de moi, et que ses compagnons s’asseyent derrière lui. Puis il dit à son interprète : dis-leur que j’interroge cet homme sur celui-ci : s’il me ment, traitez-le de menteur. Abou Soufyan dit : par Allah, sans la honte d’être signalé menteur par mes compagnons, j’aurais menti sur lui : j’étais un homme noble, jaloux de mon honneur, et je savais que le moins qu’il pût en arriver était qu’on rapportât mon mensonge, puis qu’on en parlât à La Mecque. Aussi ne lui mentis-je pas. Héraclius dit : informe-moi au sujet de cet homme qui a paru parmi vous. Je cherchai à le déprécier et à rabaisser son affaire, mais il ne s’en soucia guère, et me dit : informe-moi de ce que je t’interrogerai sur son affaire. Je dis : interroge-moi comme il te plaira.

Il dit : quelle est sa naissance parmi vous ? Je dis : pure, du milieu de nous par le lignage. Il dit : parmi les siens, quelqu’un a-t-il jamais dit pareille parole avant lui ? Je dis : non. Il dit : possédait-il un royaume que vous lui auriez pris, et qu’il en vînt à cette prétention pour le récupérer ? Je dis : non. Il dit : qui sont ses adeptes ? Je dis : les jeunes, les faibles et les pauvres : quant à leurs nobles, ils n’y sont pas. Il dit : ceux qui le suivent, l’aiment-ils et s’y tiennent-ils, ou le critiquent-ils et l’abandonnent-ils ? Je dis : rare est celui qui l’a suivi puis l’a quitté. Il dit : la guerre entre vous et lui ? Je dis : alternée : il nous atteint et nous l’atteignons. Il dit : trahit-il ses pactes ? Je ne trouvai rien d’autre pour le noircir, et dis : non ; mais nous sommes en ce moment avec lui dans une trêve, et nous ne nous sentons pas à l’abri de sa trahison. Il n’y fit aucune attention. Puis il me répéta le tout :

tu prétends qu’il est de la plus pure naissance : c’est ainsi qu’Allah envoie Ses prophètes, du milieu de leur peuple. Je t’ai demandé si quelqu’un de sa famille avait dit pareille parole : tu as dit non. Si quelqu’un l’avait dite, j’aurais dit : un homme qui imite une parole déjà dite. Je t’ai demandé s’il y avait des rois parmi ses ancêtres : tu as dit non : sinon j’aurais dit : un homme qui cherche le royaume de son père. Je t’ai demandé si vous le soupçonniez de mensonge avant sa prétention : tu as dit non : je sais donc qu’il n’aurait pas ménagé le mensonge aux hommes pour mentir sur Allah. Je t’ai demandé si ce sont leurs nobles qui l’ont suivi ou leurs faibles : tu as dit les faibles, et tels sont les adeptes des messagers. Je t’ai demandé s’ils croissaient ou décroissaient : tu as dit qu’ils croissent : ainsi va l’affaire de la foi jusqu’à s’accomplir. Je t’ai demandé si l’un d’eux renonçait par dégoût après avoir embrassé sa religion :

tu as dit non : ainsi est la foi quand sa joie mêle les cœurs. Je t’ai demandé s’il trahissait ses pactes : tu as dit non : ainsi sont les messagers, qui ne trahissent pas. Je t’ai demandé ce qu’il commande : tu as dit qu’il vous commande d’adorer Allah sans rien Lui associer, vous interdit l’adoration des idoles, vous commande la prière, la vérité et la chasteté. Si ce qu’il dit est vrai, il possédera l’emplacement où sont mes deux pieds. Et je savais qu’il allait paraître, mais je ne pensais pas qu’il fût des vôtres. Si je savais que j’atteindrais jusqu’à lui, je m’efforcerais de le rencontrer ; et si j’étais auprès de lui, je lui laverais les pieds. Puis il demanda qu’on lui apportât la lettre du messager d’Allah qu’il avait envoyée avec Dihya au patriarche de Bosra, qui la transmit à Héraclius. Elle disait : Au nom d’Allah, le Miséricordieux, le Tout Miséricordieux.

De Mohamed, serviteur d’Allah et Son messager, à Héraclius, le grand des Byzantins. Que la paix soit sur celui qui suit la guidance. Or : je t’invite par l’invitation de l’islam : convertis-toi et tu seras en sécurité, Allah te donnera ta récompense deux fois ; mais si tu te détournes, pèse sur toi le péché des paysans. Et : ô gens du Livre, venez à une parole égale entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah sans rien Lui associer, et que nul de nous ne prenne d’autres comme seigneurs en dehors d’Allah. S’ils se détournent, dites : soyez témoins que nous sommes soumis (Al Imran, 64). Quand il eut fini de lire la lettre, le tumulte augmenta autour de lui, les voix montèrent, et nous fûmes expulsés. Je dis à mes compagnons en sortant : l’affaire du fils d’Abou Kabcha est résolue : le roi des fils aux vêtements jaunes le craint ! Et je ne cessai d’être certain qu’il allait l’emporter, jusqu’à ce qu’Allah m’eût fait entrer dans l’islam.

Le Boukhari rapporte ce récit avec d’autres développements, par la voie d’Oubaydallah ibn Abdallah : Héraclius avait envoyé chercher dans une caravane des Qurayshites marchands en Syrie, dans la trêve qu’il avait conclue : il les convoqua dans sa salle d’audience, entouré des grands des Byzantins, et appela l’interprète : lequel de vous est le plus proche parent de cet homme qui prétend être prophète ? Je répondis : je suis le plus proche parent. Il dit : amenez-le près de moi, et faites asseoir ses compagnons derrière lui. Puis il dit à l’interprète : dis-leur que j’interroge cet homme sur celui-ci : s’il me ment, traitez-le de menteur. La première question fut : quelle est sa naissance parmi vous ? Je dis : il est parmi nous d’une naissance noble. Il demanda : a-t-on jamais dit avant lui pareille parole ? Je dis : non. Il demanda : y a-t-il eu parmi ses ancêtres un roi ? Je dis : non. Il demanda : leurs nobles l’ont-ils suivi ou leurs faibles ?

Je dis : leurs faibles. Il demanda : croissent-ils ou décroissent-ils ? Je dis : ils croissent. Il demanda : quelqu’un renonce-t-il de dégoût à sa religion après y être entré ? Je dis : non. Il demanda : le soupçonniez-vous de mensonge avant sa prétention ? Je dis : non. Il demanda : trahit-il ses pactes ? Je dis : non ; mais nous sommes en trêve avec lui dont nous ignorons ce qu’il y fera. Il dit : je ne pouvais placer en elle rien d’autre. Il demanda : l’avez-vous combattu ? Je dis : oui. Il demanda : comment était votre combat ? Je dis : la guerre entre nous et lui est alternée : il nous atteint et nous l’atteignons. Il demanda : que vous commande-t-il ? Je dis : il dit : adorez Allah seul sans rien Lui associer, abandonnez ce que disent vos pères ; il nous commande la prière, la vérité, la chasteté et le maintien des liens. Alors il dit à l’interprète : dis-lui : je t’ai demandé sa naissance : tu as dit qu’elle était noble :

ainsi les messagers sont envoyés dans la noble naissance de leur peuple. Je t’ai demandé si quelqu’un avait dit avant lui pareille parole : tu as dit non. Si quelqu’un l’avait dite, j’aurais dit : un homme qui imite une parole dite avant lui. Je t’ai demandé s’il y avait des rois parmi ses ancêtres : tu as dit non : sinon j’aurais dit : un homme qui cherche le royaume de son père. Je t’ai demandé si vous le soupçonniez de mensonge avant sa parole : tu as dit non : je sais donc qu’il n’aurait pas ménagé le mensonge aux hommes pour mentir sur Allah. Je t’ai demandé si ce sont les nobles qui l’ont suivi ou les faibles : tu as dit les faibles, et tels sont les adeptes des messagers. Je t’ai demandé s’ils croissent ou décroissent : tu as dit qu’ils croissent : ainsi va l’affaire de la foi jusqu’à s’accomplir. Je t’ai demandé si quelqu’un renonçait par dégoût : tu as dit non : ainsi est la foi quand sa joie mêle les cœurs. Je t’ai demandé s’il trahissait :

tu as dit non : ainsi sont les messagers, qui ne trahissent pas. Je t’ai demandé ce qu’il commande : tu as dit qu’il commande d’adorer Allah sans rien Lui associer, interdit l’adoration des idoles, commande la prière, la vérité et la chasteté. Si ce que tu dis est vrai, il possédera l’emplacement où sont mes deux pieds ; et je savais qu’il paraîtrait, mais je ne pensais pas qu’il fût des vôtres : si je savais que j’atteindrais jusqu’à lui, je m’efforcerais de le rencontrer, et si j’étais auprès de lui, je lui laverais les pieds. Puis il fit apporter la lettre du messager d’Allah envoyée avec Dihya au patriarche de Bosra et la lut. Quand il eut dit ce qu’il dit et achevé la lettre, le tumulte augmenta, les voix montèrent et nous fûmes expulsés. Je dis à mes compagnons : l’affaire du fils d’Abou Kabcha est résolue : le roi des fils aux vêtements jaunes le craint ! Et je ne cessai d’être certain qu’il l’emporterait, jusqu’à ce qu’Allah m’eût fait entrer dans l’islam.

Ibn an-Natour, gouverneur d’Ilya et vassal d’Héraclius sur les chrétiens de Syrie, raconte qu’Héraclius, arrivé à Ilya, se montra un jour de mauvaise humeur, et que ses patriciens lui firent remarquer son état. Héraclius était astrologue : il leur dit, quand ils l’interrogèrent : regardant les étoiles, j’ai vu que le roi des circoncis est apparu : quelle nation de celle-ci se circoncit ? Ils dirent : nul ne se circoncit que les Juifs : leur affaire ne doit pas te préoccuper, écris aux cités de ton royaume qu’on y tranche le cou de tous leurs Juifs. Tandis qu’ils en délibéraient, Héraclius reçut un homme envoyé par le roi de Ghassan, qui rapportait la nouvelle du messager d’Allah. Quand il l’interrogea, il dit : allez voir s’il est circoncis. Ils le regardèrent et lui rapportèrent qu’il était circoncis. Il demanda aux Arabes s’ils se circoncisaient, et l’on répondit : oui. Héraclius dit : voilà le royaume de cette nation apparu !

Puis il écrivit à un de ses vassaux à Rome, son pair en science, et marcha vers Homs ; il n’y demeura pas qu’une lettre de son pair ne lui arrivât, confirmant son avis sur la sortie du Prophète et sa prophétie. Héraclius permit alors aux grands des Byzantins son assemblée de Homs, ordonna que les portes en fussent fermées, monta sur une estrade et dit : ô assemblée des Byzantins, voulez-vous le succès et la droiture, et que votre royaume demeure ? Alors prêtez allégeance à ce Prophète ! Ils coururent comme des ânes sauvages vers les portes, les trouvèrent fermées. Voyant leur révolte, et désespérant de leur conversion, il dit : ramenez-les-moi ! Et dit : je n’ai dit ma parole que pour éprouver votre fermeté en votre religion : et j’ai vu ! Ils se prosternèrent devant lui et furent satisfaits de lui : ce fut là la dernière affaire d’Héraclius. Le Boukhari rapporte ce récit par Salih ibn Kaysan, Younous et Ma’mar, d’après az-Zouhri.

Ibn Lahi’a rapporte, d’après al-Aswad, d’après Urwa ibn az-Zoubayr : Abou Soufyan partit en Syrie marchand, au sein d’un groupe de Quraysh, et la nouvelle du messager d’Allah parvint à Héraclius, qui voulut apprendre ce qu’il y avait à en savoir. Il écrivit à son gouverneur sur les Arabes de Syrie, lui ordonnant de lui envoyer des Arabes qu’il interrogerait : celui-ci lui envoya trente hommes, parmi lesquels Abou Soufyan ibn Harb. Ils entrèrent auprès de lui dans l’église d’Ilya, au centre de la ville. Héraclius dit : je vous ai convoqués pour que vous m’informiez de l’affaire de cet homme de La Mecque. Ils dirent : c’est un sorcier menteur, et non un prophète. Il dit : informez-moi donc du plus savant de vous à son sujet et du plus proche parent. Ils désignèrent Abou Soufyan, fils de son oncle, qui l’avait combattu. On congédia le groupe et il interrogea Abou Soufyan : ô Abou Soufyan, informe-moi. Il dit : c’est un sorcier menteur. Héraclius dit : je ne veux pas l’injurier : quelle est sa naissance parmi vous ? Il dit : il est, par Allah, de la maison de Quraysh. Il dit : quelle est son intelligence et sa clairvoyance ? Il dit : nous ne lui avons jamais connu d’intelligence ni de clairvoyance.

Héraclius dit : était-il un jureur de faux serments, trompeur en ses affaires ? Il dit : non, par Allah. Il dit : peut-être cherche-t-il un royaume, ou un honneur qui fut à quelqu’un de sa famille avant lui ? Il dit : non. Abou Soufyan dit : ceux qui le suivent parmi vous, quelqu’un revient-il de chez lui ? Il dit : non. Héraclius dit : trahit-il ses pactes ? Il dit : non, sinon qu’il puisse trahir cette trêve-ci. Héraclius dit : et que crains-tu de cette trêve ? Il dit : mon peuple a uni ses alliés contre ses alliés, tandis que lui est à Médine. Héraclius dit : si c’est vous qui avez commencé, vous êtes les traîtres. Abou Soufyan se fâcha : il ne nous a vaincus qu’une fois, où j’étais absent, le jour de Badr ; puis je l’ai attaqué deux fois chez eux, perçant les ventres, tranchant oreilles et organes. Héraclius dit : le vois-tu menteur ou véridique ? Il dit : c’est un menteur. Héraclius dit : s’il y a parmi vous un prophète, ne le tuez pas : les pires des gens en cela furent les Juifs. Puis Abou Soufyan retourna. Ce récit comporte de l’étrangeté, mais des bénéfices absents d’Ibn Ishaq et du Boukhari. Moussa ibn Oqba rapporte dans ses expéditions un récit proche de celui d’Urwa ibn az-Zoubayr.

Ibn Jarir rapporte dans son Histoire, et Mohamed ibn Ishaq de même, qu’Héraclius dit à Dihya ibn Khalifa al-Kalbi, quand celui-ci lui apporta le livre du messager d’Allah : par Allah, je sais certes que ton compagnon est un prophète envoyé, celui que nous attendions et que nous trouvons dans notre Livre ; mais je crains pour ma vie les Byzantins : sans cela, je l’aurais suivi. Va donc vers le patriarche : rapporte-lui l’affaire de ton compagnon, car il est, par Allah, plus grand que moi chez eux, et sa parole pèse davantage : vois ce qu’il te dira. Dihya vint, lui informa ce qu’il apportait du messager d’Allah à Héraclius et ce vers quoi il invitait. Le patriarche dit : ton compagnon est, par Allah, un prophète envoyé : nous le connaissons à sa description et le trouvons dans notre Livre sous son nom ! Puis il entra, jeta ses vêtements noirs, en revêtit de blancs, prit son bâton et sortit vers les Byzantins dans l’église, disant : ô assemblée des Byzantins, il nous est parvenu un livre d’Ahmad qui nous invite à Allah, et j’atteste qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah et qu’Ahmad est Son serviteur et Son messager ! Ils se jetèrent sur lui comme un seul homme et le frappèrent jusqu’à le tuer. Dihya retourna à Héraclius et lui rapporta la chose : il dit : je t’avais dit que nous craignions pour nos vies : le patriarche était, par Allah, plus grand qu’eux et sa parole pesait plus que la mienne.

Le Tabarani rapporte par Yahya ibn Salama ibn Kouhayl, d’après son père, d’après Abdallah ibn Chaddad, que Dihya al-Kalbi raconta : le messager d’Allah m’envoya vers César, maître des Byzantins, avec une lettre. Je dis : accordez l’entrée à l’envoyé de l’envoyé d’Allah ! On informa César qu’un homme se prétendait à la porte envoyé du messager d’Allah : ils s’en émurent, et il ordonna qu’on m’introduisît. Il était entouré de ses patriciens. Je lui donnai la lettre, qui disait : Au nom d’Allah, le Miséricordieux, le Tout Miséricordieux. De Mohamed, messager d’Allah, à César maître des Byzantins. Un enfant de son oncle, roux aux yeux bleus, cria : ne lis pas la lettre aujourd’hui : il s’est nommé lui-même envoyé d’Allah, et a écrit au maître des Byzantins, non au roi des Byzantins !

On lut la lettre jusqu’au bout, puis César les congédia et m’appela : je vins, il m’interrogea et je l’informai. Il appela l’évêque, qui entra : c’était celui qui commandait leur religion, dont ils suivaient l’avis et la parole. Quand il eut lu la lettre, l’évêque dit : c’est, par Allah, celui que Moussa et ’Issa nous ont annoncé, celui que nous attendions ! César dit : que me commandes-tu ? L’évêque dit : quant à moi, je le tiens pour véridique et le suivrai. César dit : je sais qu’il en est ainsi, mais je ne puis le faire : si je le faisais, mon royaume périrait et les Byzantins me tueraient. Mohamed ibn Ishaq rapporte de même, d’après Khalid ibn Yasar, d’après un ancien des gens de Syrie, qu’Héraclius, voulant quitter la Syrie pour Constantinople à la suite de la nouvelle du Prophète, rassembla les Byzantins et leur dit :

ô assemblée des Byzantins, je vous propose des options : examinez ce que je veux. Ils demandèrent : lesquelles ? Il dit : vous savez, par Allah, que cet homme est un prophète envoyé : nous le trouvons dans notre Livre, nous le connaissons à la description qui nous a été faite. Venez donc, suivons-le : ainsi notre monde et notre au-delà seront saufs. Ils dirent : nous serions sous la main des Arabes, nous qui sommes les plus grands en royaume, les plus nombreux en hommes et les plus vastes en territoire ! Il dit : venez, je lui accorderai le tribut chaque année : je briserai sa puissance et serai délivré de sa guerre. Ils dirent : nous donnerions aux Arabes l’humiliation et la bassesse d’un tribut qu’ils prendraient sur nous, nous les plus nombreux, les plus grands en royaume et les mieux protégés ?

Non, par Allah, jamais nous ne ferons cela ! Il dit : venez, je ferais paix avec lui en lui cédant la terre de Syrie, et il me laisserait, moi et le pays de Syrie. La terre de Syrie comprenait, selon eux, la Palestine, la Jordanie, Damas, Homs et tout le pays sous la porte, ce qui était au-delà étant pour eux la Syrie. Ils dirent : nous céderions la terre de Syrie, alors que tu sais qu’elle est le nombril de la Syrie ? Jamais nous ne ferons cela ! Quand ils refusèrent, il dit : par Allah, vous souhaiterez d’y avoir succombé, quand vous vous montrerez incapables même dans votre cité ! Puis il monta sur sa mule et partit ; arrivé au point d’où il apercevait la porte, il se tourna vers la terre de Syrie et dit : paix sur toi, ô terre de Syrie, un salut d’adieu ! Et il galopa jusqu’à Constantinople. Et Allah est le plus savant.

La Ghazwa de Dhat as-Salasil : l’entente d’Abou Oubayda et le tayammum d’Amr

Le Bayhaqi mentionne ici la Ghazwa de Dhat as-Salasil avant la Ghazwa de la conquête, et la rapporte par Moussa ibn Oqba et Urwa ibn az-Zoubayr : le messager d’Allah envoya Amr ibn al-As vers Dhat as-Salasil, aux confins de la Syrie, chez Bali, chez Abdallah et les Qouda’a : les Banu Bali étaient les oncles maternels d’al-As ibn Wa’il. Arrivé là, Amr craignit la multitude de ses ennemis et écrivit au messager d’Allah pour demander du renfort. Le messager d’Allah appela les premiers émigrés : Abou Bakr et Oumar se portèrent volontaires parmi l’élite des émigrés, et le Prophète nomma à leur tête Abou Oubayda ibn al-Jarrah. Moussa ibn Oqba rapporte qu’arrivés auprès d’Amr, celui-ci dit : je suis votre commandeur, et c’est moi qui ai écrit au messager d’Allah pour vous demander en renfort. Les émigrés répondirent : tu es le commandeur de tes compagnons, et Abou Oubayda est le commandeur des émigrés. Amr dit : vous n’êtes que le renfort qu’on m’a envoyé. Abou Oubayda, homme de beau caractère et de douceur, lui dit : sache, ô Amr, que la dernière recommandation du messager d’Allah à mon égard fut :

quand vous arriverez chez ton compagnon, mettez-vous d’accord ; et toi, si tu me désobéis, je t’obéirai. Abou Oubayda céda donc le commandement à Amr ibn al-As. Mohamed ibn Ishaq rapporte, d’après Mohamed ibn Abd ar-Rahman at-Tamimi, une version où le Prophète envoya Amr appeler les Arabes à l’islam : la mère d’al-As ibn Wa’il était des Banu Bali, et le Prophète l’envoya vers eux pour les rallier par ce lien. Arrivé à une eau du territoire de Jouzam appelée as-Salasil, d’où la Ghazwa tient son nom, il craignit et demanda du renfort. Le Prophète lui envoya Abou Oubayda avec les premiers émigrés, dont Abou Bakr et Oumar, et lui dit au départ : « Ne divergez pas. » Abou Oubayda partit ; arrivé auprès d’Amr, celui-ci dit : tu viens en renfort. Il dit : non : je suis sur ce que je suis, et tu es sur ce que tu es. Abou Oubayda était un homme doux et facile, à qui le monde pesait peu. Amr dit : tu es mon renfort. Il dit : ô Amr, le messager d’Allah m’a dit : « Ne divergez pas » : et toi, si tu me désobéis, je t’obéirai. Amr dit : alors je suis ton commandeur, et tu n’es que mon renfort. Il dit : à toi le commandement ! Et Amr ibn al-As pria à la tête des gens.

Le Waqidi rapporte, d’après Rabi’a ibn Outhman, de Yazid ibn Rouman, qu’Abou Oubayda, en s’accordant avec Amr, formèrent un corps de cinq cents hommes, marchant nuit et jour, jusqu’à fouler le territoire de Bali et le parcourir. Chaque lieu où ils arrivaient, la nouvelle d’un rassemblement les y avait précédés : à leur approche, les gens se dispersaient. Ils atteignirent le fin fond du pays de Bali, d’Oudhra et de Balqayn, rencontrèrent enfin un rassemblement peu nombreux, et s’entre-tuèrent une heure, échangeant des flèches : Amir ibn Rabi’a fut ce jour-là atteint au bras. Les musulmans les chargèrent et ils s’enfuirent, se dispersant dans le pays. Amr parcourut la région plusieurs jours, sans qu’on entendît parler d’aucun rassemblement : il envoyait les cavaliers qui rapportaient moutons et troupeaux, que l’on égorgeait et immolait. Rien de plus n’eut lieu, et aucun butin ne fut partagé.

Abou Dawoud rapporte, par Yahya ibn Ayyoub, de Yazid ibn Abi Habib, d’après Imran ibn Abi Anas, d’après Abd ar-Rahman ibn Joubayr, d’après Amr ibn al-As : la nuit fut froide en la Ghazwa de Dhat as-Salasil, et j’eus une pollution nocturne. Je craignis, si je me lavais, de mourir de froid : je fisis tayammum, puis priai le sobh avec mes compagnons. On en informa le messager d’Allah, qui dit : « ô Amr, tu as prié avec tes compagnons alors que tu étais en état d’impureté majeure ? » Je lui rapportai ce qui m’avait retenu de me laver, et dis : j’ai entendu Allah dire : ne vous tuez pas vous-mêmes : Allah est de vous Miséricordieux (an-Nisa, 29). Et le Prophète rit, sans rien dire. Mohamed ibn Salama le rapporte, par Ibn Lahi’a et Amr ibn al-Harith, de Yazid ibn Abi Habib, d’après Imran ibn Abi Anas, d’après Abd ar-Rahman ibn Joubayr, d’après Abou Qays, affranchi d’Amr ibn al-As, qui était en expédition :

le hadith est semblable, mais il dit qu’il lava ses aisselles, fit ses ablutions ordinaires et pria, sans mentionner le tayammum. Abou Dawoud rapporte aussi la chose d’après al-Awza’i, d’après Hassan ibn Atiyya, avec le tayammum. Le Waqidi rapporte, d’après Abou Bakr ibn Hazm, qu’Amr, au retour, eut une pollution en une nuit du froid le plus intense, et dit à ses compagnons : que dites-vous ? Par Allah, j’ai eu une pollution : si je me lavais, je mourrais ! Il fit apporter de l’eau, fit ses ablutions, lava son membre, fit tayammum, puis pria à leur tête. Et Awf ibn Malik fut le premier à envoyer un courrier : le Prophète priait dans sa maison quand il arriva, et lui rendit le salam : « Awf ibn Malik ? » Je dis : oui, ô messager d’Allah. Il dit : « Le propriétaire des chameaux ? » Je dis : oui. Et il n’y ajouta rien de plus, puis dit : « Informe-moi. » Je l’informai de notre marche, d’Abou Oubayda et d’Amr, et de l’entente d’Abou Oubayda : il dit : « Qu’Allah fasse miséricorde à Abou Oubayda ibn al-Jarrah ! »

Puis je l’informai qu’Amr avait prié avec les gens en état d’impureté majeure, l’eau à ses côtés, sans autre geste que laver son membre et faire ses ablutions : le messager d’Allah se tut. Quand Amr revint, le Prophète l’interrogea sur sa prière : il l’informa et dit : par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, si je m’étais lavé je serais mort : jamais je n’ai connu de froid semblable ! Et il récita : ne vous tuez pas vous-mêmes : Allah est de vous Miséricordieux. Et le messager d’Allah rit, et jamais nous ne l’entendîmes y ajouter un mot. Ibn Ishaq rapporte, par Yazid ibn Abi Habib, d’après Awf ibn Malik al-Achja’i : j’étais dans cette Ghazwa de Dhat as-Salasil et servais Abou Bakr et Oumar. Je passai auprès d’hommes devant des chameaux égorgés, incapables d’en entamer la chair ; j’étais un homme vaillant au couteau : je leur dis : me donnerez-vous une part à condition que je vous la partage ? Ils dirent : oui. Je pris le couteau, la dépeçai sur place, en emportai une part à mes compagnons : nous la cuisîmes et la mangeâmes.

Abou Bakr et Oumar dirent : d’où te vient cette chair, ô Awf ? Je les informai, et ils dirent : par Allah, tu as bien fait de nous nourrir ! Puis ils se mirent à se purger de ce qu’ils en avaient dans le ventre. Au retour, je fus le premier à arriver au messager d’Allah, qui priait dans sa maison. Je dis : paix sur toi, ô messager d’Allah, et la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions ! Il dit : « Awf ibn Malik ? » Je dis : oui, que mon père et ma mère soient ta rançon ! Il dit : « Le propriétaire des chameaux ? » Et ne m’en dit pas davantage. Mohamed ibn Ishaq le rapporte ainsi : c’est un récit discontinu, voire difficile. Le Bayhaqi dit qu’Ibn Lahi’a et Sa’id ibn Abi Ayyoub le rapportent, de Yazid ibn Abi Habib, d’après Rabi’a ibn Laqit, d’après Malik ibn Hidm, je pense d’après Awf ibn Malik, avec cette addition : je le présentai à Oumar, qui m’interrogea : je l’informai, et il dit : tu t’es hâté de ta récompense ! Et il n’en mangea pas. Puis il raconte pareillement d’Abou Oubayda, sans mentionner Abou Bakr.

Le Bayhaqi rapporte, par Khalid al-Hadhdha, d’après Abou Outhman an-Nahdi, que Amr ibn al-As dit : le messager d’Allah m’envoya à la tête de l’armée de Dhat as-Salasil, où se trouvaient Abou Bakr et Oumar. Je me dis : il ne m’a envoyé sur eux que pour une place qu’il me donne auprès de lui. Je vins le voir et m’assisis devant lui : ô messager d’Allah, quel est l’homme que tu aimes le plus ? Il dit : « Aïcha. » Je dis : je ne t’interroge pas sur ta famille. Il dit : « Son père. » Je dis : puis qui ? Il dit : « Oumar. » Je dis : puis qui ? Et il énuméra des hommes. Je dis en moi-même : jamais je ne reviendrai l’interroger là-dessus ! Ce hadith est rapporté dans les deux Sahihs par cette voie : Amr ajouta : je me tus, de crainte qu’il ne me plaçât au dernier rang de ces hommes.

La saraya d’Abou Oubayda au bord de la mer : l’armée du poisson séché

L’imam Malik rapporte, d’après Wahb ibn Kaysan, de Jabir : le messager d’Allah envoya une troupe vers le littoral, à la tête de laquelle il plaça Abou Oubayda ibn al-Jarrah, et nous étions trois cents hommes. Jabir dit : j’y étais. Nous partîmes, et au milieu du chemin nos vivres s’épuisèrent. On porta à Abou Oubayda les provisions de toute l’armée, qu’il rassembla : c’étaient deux sacs de dattes. Il nous les donnait chaque jour peu à peu, jusqu’à épuisement, si bien qu’il ne nous revenait qu’une datte par jour. Je dis : à quoi sert une datte ? Il dit : nous avons senti son manque quand elle prit fin ! Nous atteignîmes la mer, et voici un poisson pareil à une dune immense. L’armée en mangea dix-huit nuits ; puis Abou Oubayda fit prendre deux de ses côtes, qu’on dressa, et fit passer une chamelle sous elles : elle les franchit sans les toucher. Les deux Sahihs l’ont rapporté par Malik.

Il y est rapporté aussi par Soufyan ibn Ou’yayna, d’après Amr ibn Dinars, de Jabir : le messager d’Allah nous envoya en trois cents cavaliers, ayant à notre tête Abou Oubayda ibn al-Jarrah, pour guetter une caravane de Quraysh. Une faim violente nous saisit, au point que nous mangions des feuilles : c’est pourquoi cette armée fut appelée l’armée des feuilles. Un homme égorgea pour nous trois chamelons, puis trois autres, puis trois : Abou Oubayda l’en empêcha. Puis la mer jeta une bête appelée l’Anbar : nous en mangâmes un demi-mois et en enduisîmes nos corps, jusqu’à ce que nos corps retroussassent leur fermeté et se portassent bien. Puis il mentionne l’histoire des deux côtes. Sa parole : nous guettions une caravane de Quraysh, est la preuve que cette expédition fut avant le pacte de Houdaybiya. Et l’homme qui leur égorgeait les chamelons était Qays ibn Sa’d ibn Oubada. Et Allah est le plus savant.

Le Bayhaqi rapporte, par Abou Khaythama Zouhayr ibn Mou’awiya, d’après Abou az-Zoubayr, de Jabir : le messager d’Allah nous envoya avec Abou Oubayda pour intercepter une caravane de Quraysh, et nous donna en vivres un sac de dattes : il ne nous trouva rien d’autre, et Abou Oubayda nous en donnait datte par datte. Jabir dit : comment en usiez-vous ? Il dit : nous la suçions comme suçoit un enfant, puis buvions de l’eau par-dessus : cela nous suffisait du jour à la nuit. Et nous frappions avec nos bâtons les feuilles d’arbres, les trempions dans l’eau et les mangions. Nous nous rendîmes au rivage de la mer : un être pareil à une grande dune nous fut élevé sur le rivage. Nous nous en approchâmes : c’était une bête appelée l’Anbar. Abou Oubayda dit : c’est une charogne ! Puis dit : non : nous sommes les envoyés du messager d’Allah, en la voie d’Allah, et vous êtes en contrainte : mangez ! Nous demeurâmes un mois auprès d’elle, trois cents hommes, jusqu’à engraisser.

Nous prenions de l’œil avec les seaux de la graisse, et en détachions des morceaux de gras comme un taureau, ou de la taille d’un taureau. Abou Oubayda prit treize hommes de nous, les assit dans son œil, et prit une de ses côtes, la dressa, puis en fit passer une grande chamelle chargée : elle passa dessous. Nous emportâmes de sa chair des provisions de route. Arrivés à Médine, nous vinmes au messager d’Allah et le lui rapportâmes : il dit : « C’est une subsistance qu’Allah a fait sortir pour vous : en avez-vous quelque chair qui nous nourrisse ? » Nous en envoyâmes au messager d’Allah, et il en mangea. Mouslim l’a rapporté, ainsi qu’Abou Dawoud. Nous disons : le sens de la plupart de ces versions est que cette expédition fut avant le pacte de Houdaybiya ; mais nous la rapportons ici à la suite du hafiz le Bayhaqi, qui la place après Mouta et avant la Ghazwa de la conquête. Et Allah est le plus savant.

Le Boukhari rapporte après la Ghazwa de Mouta la saraya d’Usama ibn Zayd vers al-Hurqat de Jouhayna, dont nous avons déjà rapporté le hadith et traité le propos. Il rapporte aussi, par Yazid ibn Abi Ubayd, de Salama ibn al-Akwa’ : j’ai fait campagne avec le messager d’Allah en sept expéditions, et je suis sorti dans neuf des troupes qu’il envoyait : une fois à nos ordres Abou Bakr, et une fois Usama ibn Zayd. Puis le Bayhaqi mentionne ici la mort du Négus d’Abyssinie sur l’islam, l’annonce que le messager d’Allah en fit aux musulmans et la prière qu’il fit sur lui. Malik rapporte, d’après az-Zouhri, de Sa’id ibn al-Moussayyab, d’après Abou Hourayra, que le messager d’Allah annonça aux gens la mort du Négus le jour même de sa mort, sortit avec eux au lieu de prière, se rangea en rangs et prononça quatre takbirs. Les deux Sahihs l’ont rapporté par Malik et par al-Layth. Ibn Jourayj rapporte, d’après Ata’, de Jabir, que le messager d’Allah dit :

« Un homme vertueux est mort aujourd’hui ! » Et ils firent la prière sur al-Aschama. Ces hadiths ont déjà été rapportés et traités. Nous disons : l’apparent est que la mort du Négus fut bien avant la conquête : dans le Sahih de Mouslim, quand il écrivit aux rois, il écrivit au Négus, qui n’était pas encore musulman ; d’autres, comme le Waqidi, prétendent que c’était lui. Et Allah est le plus savant. Le Bayhaqi rapporte, par Moussa ibn Oqba, d’après son père, d’après Oum Koulthoum : quand le Prophète épousa Oum Salama, il dit : « J’ai envoyé au Négus des onces de musc et un habit : je pense qu’il est mort, et que le cadeau me sera renvoyé. S’il me sera renvoyé, je le partagerai entre vous. » Il en fut comme le messager d’Allah l’avait dit : le Négus mourut et le cadeau fut renvoyé. Quand il lui revint, il donna à chaque femme de ses épouses une once de ce musc, et donna le reste à Oum Salama, ainsi que l’habit : et Allah est le plus savant.

Quant à la conversion de Nudayr, compagnon de Jouhayna : il raconte qu’il était sorti avec son peuple de Quraysh vers Hunayn, tenant encore à sa religion, et que nous voulions, si la roue tournait contre Mohamed, porter secours contre lui ; mais cela ne nous fut pas possible. Quand il se trouva à al-Ji’rana, dit Nudayr : j’étais, sur ce que j’étais, si j’avais senti, que face au messager d’Allah. Il cria : « As-tu besoin d’aide ? » Je répondis : me voici ! Il dit : « Voilà mieux que ce que tu voulais au jour de Hunayn, ce qu’Allah a écarté de toi. » Je m’avançai vers lui rapidement, et il dit : « Il est temps pour toi de voir où tu mettais tes pas. » Je dis : je vois que s’il y avait auprès d’Allah une autre divinité, elle aurait apporté quelque chose ; et j’atteste qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah, unique sans associé. Le messager d’Allah dit : « ô Allah, augmente sa fermeté ! » Nudayr dit : par Celui qui l’a envoyé avec la vérité, mon cœur devint comme une pierre, ferme dans la religion et clairvoyant sur la vérité. Et le messager d’Allah dit : « Louange à Allah qui l’a guidé ! »

L’Omra de Ji’rana en Dhou l-Qi’da

L’imam Ahmad rapporte, par Qatada, d’après Anas ibn Malik : j’ai interrogé Anas : combien de fois le messager d’Allah a-t-il fait le pèlerinage ? Il dit : un pèlerinage, et quatre omras : son omra du temps de Houdaybiya ; son omra en Dhou l-Qi’da depuis Médine ; son omra de al-Ji’rana en Dhou l-Qi’da, au moment où il partageait le butin de Hunayn ; et son omra avec son pèlerinage. Le Boukhari, Mouslim, Abou Dawoud et le Tirmidhi l’ont rapporté, et le Tirmidhi l’a jugé bon et authentique. Ibn Abbas rapporte pareillement les quatre omras. Amr ibn Chou’ayb rapporte, d’après son père, d’après son grand-père Abdallah ibn Amr, que le messager d’Allah fit trois omras, toutes en Dhou l-Qi’da, s’écriant jusqu’à toucher la Pierre. Ce récit est étrange : ces trois omras, hormis celle de son pèlerinage, furent bien en Dhou l-Qi’da ; celle du pèlerinage fut en Dhou l-Hijja. Et s’il entendait l’état d’ihram en Dhou l-Qi’da, il n’a probablement pas compté l’Omra de Houdaybiya, car il en fut empêché. Et Allah est le plus savant.

Or Nafi’ et son maître Ibn Omar niaient entièrement que le messager d’Allah eût fait l’Omra de al-Ji’rana. Le Boukhari rapporte, d’après Ayyoub, de Nafi’, d’après Ibn Omar, qu’Oumar ibn al-Khattab dit : ô messager d’Allah, j’ai envers moi, du temps de la Jahiliya, le vœu d’une retraite d’un jour. Il lui ordonna de l’accomplir. Oumar prit deux servantes parmi les captives de Hunayn et les logea dans une des maisons de La Mecque. Le messager d’Allah fit alors grâce des captifs de Hunayn, et les captifs se dispersèrent dans les chemins. Oumar dit : ô Abdallah, vois ce que c’est ! Il dit : le messager d’Allah a fait grâce des captifs. Il dit : va donc, envoie les deux servantes ! Nafi’ dit : et le messager d’Allah n’a pas fait l’Omra de al-Ji’rana : s’il l’avait fait, Abdallah l’aurait su. Mouslim l’a rapporté, et il rapporte aussi qu’on mentionna devant Ibn Omar l’Omra de al-Ji’rana, et il dit : il ne l’a pas faite. Nous disons : c’est très étrange de la part d’Ibn Omar et de Nafi’ que de nier l’Omra de Ji’rana, quand la multitude des transmetteurs au-delà d’eux l’a rapportée unanimement, tant des compilateurs des Sahihs, des Sounan et des Mousnads que de tous les savants des expéditions et des biographies. De même, Aïcha reprocha à Ibn Omar sa parole selon laquelle le messager d’Allah aurait fait une omra en Rajab :

« Qu’Allah fasse miséricorde à Abou Abd ar-Rahman ! Jamais le messager d’Allah n’a fait d’omra sans que je n’y fusse, et jamais il n’en fit en Rajab. » Ahmad rapporte par Moujahid qu’Urwa ibn az-Zoubayr demanda à Ibn Omar en quel mois le messager d’Allah avait fait l’omra, et il dit : en Rajab. Aïcha l’entendit, Urwa l’informa de la parole d’Ibn Omar, et elle dit : qu’Allah fasse miséricorde à Abou Abd ar-Rahman : jamais il n’a fait d’omra sans que je n’y fusse, et jamais il n’en fit qu’en Dhou l-Qi’da. Le Boukhari et Mouslim l’ont rapporté. Ibn Omar dit encore : il en fit deux ; Aïcha dit : Ibn Omar sait que le messager d’Allah en fit trois, sans compter celle qu’il joignit au pèlerinage d’adieu. Ahmad rapporte par Moujahid encore une autre scène : Urwa entra à la mosquée et vit Ibn Omar adossé à la chambre d’Aïcha, avec des gens qui priaient le dha : il dit : quelle est cette prière ? Il dit : une innovation ! Urwa lui demanda combien d’omras le messager d’Allah avait faites : il dit : quatre, dont une en Rajab. On entendit Aïcha gémir dans sa chambre. Urwa l’informa, et elle dit : qu’Allah fasse miséricorde à Abou Abd ar-Rahman : jamais le Prophète n’a fait d’omra sans que je n’y fusse, et jamais il n’en fit en Rajab !

Ahmad rapporte, d’après Moukharrich al-Ka’bi, que le messager d’Allah sortit de al-Ji’rana de nuit, s’étant mis en état d’omra le soir, entra à La Mecque de nuit, accomplit son omra, puis sortit avant le matin et fut à al-Ji’rana comme un homme qui aurait dormi là ; quand le soleil déclina, il sortit de al-Ji’rana dans le lit du torrent, jusqu’à ce que la route rejoignît celle de Médine à Sarif. Moukharrich dit : c’est pourquoi son omra resta cachée à beaucoup de gens. Ahmad le rapporte aussi par une autre voie. Le but est que l’Omra de Ji’rana est établie par une transmission authentique que nul ne saurait écarter : celui qui la nie n’a aucun argument face à qui l’établit. Et Allah est le plus savant. Puis ils sont presque unanimes qu’elle fut en Dhou l-Qi’da, après la Ghazwa de Ta’if et le partage du butin de Hunayn. Le Tabarani rapporte dans son dictionnaire, d’après Umayr, affranchi d’Ibn Abbas, que quand le messager d’Allah revint de Ta’if, il campa à al-Ji’rana, y partagea le butin, puis en fit son omra, cela restant deux nuits de Shawwal : cette version est très étrange, et sa chaîne appelle la réserve. Le Boukhari rapporte, d’après Ata’ ibn Safwan, de son père Ya’la ibn Oumayya, qu’il disait : plût à Allah de voir le messager d’Allah au moment où la révélation le saisissait ! Le messager d’Allah était à al-Ji’rana, vêtu d’un habit qui le couvrait, parmi des gens de ses compagnons, quand arriva un Bédouin en manteau tout parfumé, qui dit : ô messager d’Allah, que dis-tu d’un homme qui s’est mis en état d’omra en manteau, après s’être parfumé ?

Oumar ibn al-Khattab fit signe à Ya’la d’approcher : il vint et introduisit sa tête, et voici le Prophète au visage rougi, gesticulant ainsi un moment ; puis on le recouvrit. Il dit : « Où est celui qui m’interrogeait sur l’omra il y a peu ? » On chercha l’homme et on l’amena. Il dit : « Quant au parfum qui est sur toi, lave-le trois fois ; et quant au manteau, ôte-le ; puis fais dans ton omra ce que tu fais dans ton pèlerinage. » Mouslim l’a rapporté par Ibn Jourayj, et les deux Sahihs par Ata’, tous deux de Safwan ibn Ya’la, de son père. Aïcha rapporte que l’année de la conquête, le messager d’Allah entra à La Mecque par Kada’, du haut de La Mecque, et entra en omra par Kouday. Sa’id ibn Joubayr rapporte d’après Ibn Abbas que le messager d’Allah et ses compagnons firent l’omra de al-Ji’rana : ils coururent autour de la Maison trois fois et marchèrent quatre fois, plaçaient leurs étoffes sous leurs aisselles, puis les jetaient sur leurs épaules gauches : Abou Dawoud seul le rapporte. Mouawiya dit qu’il coupa les cheveux du messager d’Allah à al-Marwa avec un rasoir, ou qu’il le vit se faire couper par lui : les deux Sahihs l’ont rapporté. Nous disons : cette scène ne peut se rapporter qu’à l’Omra de Ji’rana : à Houdaybiya il n’entra pas à La Mecque, à l’Omra de la Réparation Abou Soufyan n’était pas encore musulman et les Mecquois avaient quitté la ville pendant les trois jours, et l’omra de son pèlerinage ne fut pas, d’un commun accord, suivie de ce raccourcissement. Ce raccourcissement par Mouawiya fut donc à l’Omra de Ji’rana. Et Allah Très-Haut est le plus savant.

Mohamed ibn Ishaq rapporte : le messager d’Allah sortit alors de al-Ji’rana en état d’omra, et ordonna que le reste du butin fût détenu, et il le fut à Majanna, aux abords de Marr adh-Dhahran. Nous disons : l’apparent est que le Prophète retint une part du butin pour se concilier les Bédouins qu’il rencontrerait entre La Mecque et Médine. Ibn Ishaq rapporte que, saumé de son omra, le messager d’Allah repartit vers Médine, nommant Attab ibn Asid gouverneur de La Mecque, et laissant avec lui Mou’adh ibn Jabal pour instruire les gens en religion et leur enseigner le Coran. Urwa et Moussa ibn Oqba rapportent que le Prophète laissa Mou’adh avec Attab à La Mecque avant de sortir vers Hawazin, puis les y laissa à son retour vers Médine. Ibn Hicham rapporte de Zayd ibn Aslam que quand le messager d’Allah nomma Attab ibn Asid gouverneur de La Mecque, il lui accorda un dirham par jour.

Attab se leva et fit un discours : ô gens, Allah a affamé le foie de celui qui s’affame pour un dirham : le messager d’Allah m’accorde un dirham par jour, et je n’ai besoin de personne ! Ibn Ishaq rapporte que l’omra du messager d’Allah fut en Dhou l-Qi’da, qu’il revint à Médine à la fin de Dhou l-Qi’da ou au début de Dhou l-Hijja ; Ibn Hicham dit, d’après Abou Amr al-Madini, six nuits avant la fin de Dhou l-Qi’da. Il rapporte que les gens firent cette année-là le pèlerinage selon la coutume des Arabes, et qu’Attab ibn Asid conduisit cette année-là le pèlerinage des musulmans : c’était l’année huit. Les gens de Ta’if demeurèrent dans leur association et leur refus, dans leur ville, de Dhou l-Qi’da jusqu’au Ramadhan de l’année neuf.

L’islam de Ka’b ibn Zouhayr et la qasida « Bant Sou’ada »

Ka’b ibn Zouhayr ibn Abi Soulayma était fils du poète Zouhayr, auteur d’une des sept odes suspendues : poète fils de poète. Quand le messager d’Allah revint de son retour de Ta’if, Boujayr ibn Zouhayr écrivit à son frère Ka’b pour l’informer que le messager d’Allah avait tué à La Mecque des hommes qui le satirisaient et le persécutaient, et que des poètes de Quraysh restants, ibn az-Ziba’ra et Houhayra ibn Abi Wahb, avaient fui en toute direction. « Si tu as un besoin de ton âme, pars donc vers le messager d’Allah : il ne tue jamais celui qui vient à lui repentant. Et si tu ne le fais pas, fuis vers ton salut. » Or Ka’b avait dit contre Boujayr : Qu’on transmette à Boujayr mon message : malheur à toi de ce que tu as dit ! Explique-nous, si tu n’es pas l’auteur : sur quoi autrement es-tu tombé ? Sur un caractère dont un jour le père n’aima rien ; et toi non plus, et ton père n’y prit rien. Si tu ne le fais pas, je ne m’en repentirai point, ni ne dirai :

si tu trébuches, que ta malédiction te suive ! L’Éternel t’a abreuvé d’une coupe pleine : que l’Éternel t’en fasse périr et que tu périsses ! Ibn Hicham rapporte aussi ces vers sous d’autres formes. Ka’b lui envoya le poème, et Boujayr répugna à le cacher au messager d’Allah : il le lui récita. Quand il entendit : L’Éternel t’a abreuvé d’une coupe pleine, le messager d’Allah dit : « Il a dit vrai : il est bien menteur : c’est moi l’Éternel ! » Et à : Sur un caractère dont le père et la mère n’aimèrent rien : « Certes, son père et sa mère n’y prirent rien ! » Puis Boujayr écrivit à Ka’b : Qu’on transmette à Ka’b : as-tu besoin de ce dont tu blâmes faussement, et qui est plus solide ? En Allah, non en al-’Uzza ni en al-Lat seul : alors tu seras sauvé le jour du salut, et en sécurité ; en un jour où nul ne sera sauvé, et nul ne délivrera des hommes hormis celui qui aura un cœur pur, soumis. Embrasse donc la religion de Zouhayr : car la sienne n’est rien ; et la religion d’Abou Soulayma m’est sacrée !

Quand la lettre parvint à Ka’b, la terre lui devint étroite : il craignit pour sa vie, et ses ennemis présents le poussèrent au doute en disant : il est mort ! N’ayant point d’autre issue, il composa l’ode où il loue le messager d’Allah, mentionnant sa peur et les doutes que ses ennemis semaient, puis partit jusqu’à Médine. Il descendit chez un homme de Jouhayna qu’il connaissait, qui l’amena au messager d’Allah à la prière du sobh : il pria avec lui, puis son hôte lui montra le messager d’Allah : voici le messager d’Allah : va vers lui et demande-lui la sûreté ! On rapporte qu’il s’avança, s’assit auprès de lui et lui prit la main, alors que le messager d’Allah ne le connaissait pas, et dit : ô messager d’Allah, Ka’b ibn Zouhayr vient chercher ta sûreté, repenti et converti : l’accepteras-tu si je te l’amène ? Il dit : « Oui. » Il dit : ô messager d’Allah, c’est moi, Ka’b ibn Zouhayr ! Un homme des Ansar se jeta sur lui et dit : ô messager d’Allah, laisse-moi frapper le cou de cet ennemi d’Allah ! Il dit : « Laisse-le : il est venu repentant, rompant avec son passé. » Ka’b se fâcha contre ce clan des Ansar de ce que l’un des leurs eût fait cela, alors qu’aucun émigré n’avait dit un mot sinon en bien : c’est pourquoi il dit dans son ode, au moment de sa conversion :

« Sou’ada s’est éloignée : mon cœur aujourd’hui est accablé, un homme privé de sommeil qui suit ses traces sans retour ; et Sou’ada, au matin de la séparation, quand elle parut, n’était qu’un rayon de soleil, l’œil affiné de kohol. Elle éclaire comme un luminaire la main du crépuscule, quand elle sourit, comme le lustre d’un ermitage au bord d’une eau pure, baigné de la lumière d’un matin d’été. Les vents du désert chassent les grains de sable de ses mèches, et les excès d’un orage matinaire l’arrosent de pluie. ô amie, si elle tenait sa promesse, ou si le conseil était reçu ! Mais c’est une amie dont le sang a tari toute fidélité, et rien ne dure en elle ; elle change comme la couleur des robes du spectre : elle ne tient pas l’engagement promis, comme l’eau ne tient pas entre les mains des corbeaux. Ne te laisse donc pas duper par ses faveurs et ses promesses : les souhaits et les songes ne sont que chimères. Ses rendez-vous sont comme ceux d’Ourqoub, et ses promesses ne sont que mensonges. J’espère et j’attends qu’elle s’empresse, mais jamais elle ne s’empresse, et le temps ne les hâte pas.

Sou’ada demeure en une terre que n’atteignent que les chameaux nobles, lents, épuisés ; et n’y parvient qu’une chamelle obèse au pas pesant et lourd, noircie d’outre-tombe, anonyme, qui jette ses jambes du coup d’œil d’un coursier épuisé quand s’embrasent les étendards de la bataille ; immense, dont l’armure est cousue, la marche enchaînée, préférée en beauté aux filles du lion ; la sœur d’al-Harf, leur père de la tribu de Mouhajjan, dont l’oncle paternel est Qawda’ Chimlil ; les mites y cheminent puis elle les fait glisser : beurre et outres de lait ; la jument au galop fusé, privée de ses jumeaux, dont les flancs sont séparés des jambes ; portant le harnais entre ses deux flancs, pour qui voit : affranchie manifeste, aux joues polies ; comme si ce qui échappait à ses yeux et à son abattoir, du bout de ses naseaux et de ses joues, était scarifié ; elle passe comme une palme d’Égypte bien formée, plantée dans un sol que les fosses n’ont point corrompu ; elle couve des œufs enivrés dont la chute ébranle la terre ; des brebis noires qui laissent le caillou comme un mouton, sans enflure à la tête du mont ; un jour où le lézard géant s’y tapit, comme si son levant, au soleil, était étiré ; et elle dit aux cavaliers qui la conduisent, alors que les sauterelles courent sur le caillou : approchez !

Comme les bras d’un beau bras, en nage, enveloppés de bracelets d’argent ; ou les deux mains d’un mendiant se soutenant, quand il se leva, lui répondit un émetteur de pierres, mesurant ; une pleureuse molle comme les deux louves, qui, quand elle porta le deuil de sa fille aînée, n’y trouva point de consolation ; elle tire le beurre de ses deux paumes, et sa courbe fendue laisse voir les omoplates ; autour d’elle courent les louves, et l’on dit : ô fils d’Abi Soulayma, tu seras tué ! Et chaque ami que j’espérais me dit : ne t’inquiète pas de moi, je suis occupé de toi. Je dis : laissez ma voie, et vous n’avez pas de père : tout ce que le Miséricordieux a décrété se fera ! Tout fils de femelle, si longue soit sa sécurité, un jour sera porté sur une planche ridée. On m’a annoncé que le messager d’Allah me menaçait : mais le pardon est espéré auprès du messager d’Allah ! Prends patience : que te guide Celui qui t’a donné en surplus le Coran, en lui des exhortations et des développements ! Ne me retiens pas par les dires des semeurs de doute : je n’ai pas fauté, quand bien même les calomnies m’accableraient ! J’accomplirai une démarche que verrait et entendrait l’éléphant : le courage tremblerait d’angoisse s’il ne recevait du messager d’Allah surcroît de grâce ; jusqu’à ce que je mette ma droite, sans qu’il l’y contredise, dans la main d’un homme aux dents blanches, dont la parole est prononcée ; et son divertissement m’est plus redoutable quand je lui parle, et l’on dit :

tu es sur la sellette et interrogé ! C’est un lion féroce, dont l’antre est dans le ventre d’Aththar ; dans son giron, les vents le dépassent ; il sort et dévore deux lions, leur vie d’hommes, chairs exemptes de rapaces ; quand il assiège un adversary, il ne lui est permis d’abandonner la corne qu’épuisé ; de lui les ânes sauvages demeurent en fuite, et les cibles ne cheminent pas dans ses vallées ; et dans sa vallée demeure sans fin un homme confiant, au burnous rayé, dont l’étoffe est mangée. Le messager est une lumière par qui l’on s’éclaire, une épée indienne de Dieu, dégainée ; dans un groupe de Quraysh, quand ils se convertirent, leurs paroles se dirent au fond de La Mecque : détournez-vous ! Ils se détournèrent, sans retour ni défaite au face-à-face, ni versant penché ; ils cheminent de la marche des camélidés blancs, que préserve un coup quand les lances se dressent ; cuirassés, héros, leurs habits du tissage de Dawoud, dans le combat, des tuniques ; blanches, impeccables, percées d’anneaux, comme les anneaux d’un roc ciselé ; ils ne sont point des lanceurs de flèches quand leurs lances atteignent un peuple, ni des porteurs de sabres quand ils atteignent ; le coup ne frappe qu’en leurs nuques, et ils ne fuient pas devant les vagues de la mort. »

Telle est cette ode telle que Mohamed ibn Ishaq la rapporte, sans chaîne ; le Bayhaqi la rapporte dans les preuves de la prophétie par une chaîne continue, d’après al-Hajjaj ibn dhou ar-Ruqayba, petit-fils de Ka’b, de son père, de son grand-père : Ka’b et Boujayr, fils de Zouhayr, sortirent jusqu’à Abraq al-’Azzaf. Boujayr dit à Ka’b : reste ici jusqu’à ce que j’aille vers cet homme, c’est-à-dire le messager d’Allah, et que j’entende ce qu’il dit. Ka’b resta, Boujayr partit, vint au messager d’Allah, qui lui offrit l’islam : il se convertit. Cela parvint à Ka’b, qui dit : Qu’on transmette à Boujayr mon message : sur quoi d’autre es-tu tombé ? Sur un caractère dont le père et la mère n’aimèrent rien ! L’Éternel t’a abreuvé d’une coupe pleine : que l’Éternel t’en fasse périr et que tu périsses ! Quand ces vers parvinrent au messager d’Allah, il déclara licite son sang et dit :

« Quiconque rencontre Ka’b, qu’il le tue ! » Boujayr écrivit cela à son frère, lui rapportant que le messager d’Allah avait déclaré son sang licite, et lui disant : le salut ! Je ne te vois pas t’enfuir. Puis il lui écrivit ensuite : sache que jamais le messager d’Allah ne reçoit celui qui atteste qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah et que Mohamed est Son messager, sans accepter de lui et effacer ce qui précède : quand ma lettre t’arrivera, convertis-toi et viens ! Ka’b se convertit, composa son ode où il loue le messager d’Allah, puis partit jusqu’à attacher sa monture à la porte de la mosquée du messager d’Allah, entra dans la mosquée où le messager d’Allah était au milieu de ses compagnons comme une table, entouré d’eux cercle derrière cercle, se tournant tantôt vers ceux-ci pour leur parler, tantôt vers ceux-là.

Ka’b dit : j’attachai ma monture à la porte de la mosquée, j’y entrai, reconnus le messager d’Allah à sa description, franchis les rangs jusqu’à m’asseoir auprès de lui, me convertis et dis : j’atteste qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah et que tu es Mohamed, le messager d’Allah : la sûreté, ô messager d’Allah ! Il dit : « Qui es-tu ? » Je dis : Ka’b ibn Zouhayr. Il dit : « Celui qui dit : Sou’ada s’est éloignée ? » Puis il se tourna vers Abou Bakr et dit : « Comment a-t-il dit, ô Abou Bakr ? » Abou Bakr récita : L’Éternel t’a abreuvé d’une coupe pleine : que l’Éternel t’en fasse périr et que tu périsses ! Ka’b dit : ô messager d’Allah, je n’ai pas dit ainsi ! Il dit : « Comment as-tu dit ? » Il dit : j’ai dit : L’Éternel a abreuvé d’une coupe pleine : que l’Éternel t’en fasse périr et que tu périsses ! Et le messager d’Allah dit : « Éternel, par Allah ! » Puis il lui récita l’ode entière jusqu’à la fin, et c’est cette ode qui précède. Nous avons déjà signalé la divergence des récitations d’Ibn Ishaq et du Bayhaqi sur les variantes. Abou Omar Ibn Abd al-Barr rapporte dans al-Isti’ab que, quand Ka’b atteignit : Le messager est une lumière par qui l’on s’éclaire ; On m’a annoncé que le messager d’Allah me menaçait : mais le pardon est espéré auprès du messager d’Allah, le messager d’Allah fit signe à ceux qui étaient avec lui d’écouter : Moussa ibn Oqba l’a mentionné avant lui.

Il parvient dans certains récits que le messager d’Allah lui donna son manteau quand il lui récita l’ode : ach-Charsari l’a mis en vers dans ses panégyriques, et Abou l-Hasan Ibn al-Athir le mentionne dans al-Ghabe : ce serait le manteau qui fut chez les califes. Nous disons : c’est une chose très célèbre, mais je n’ai vu cela dans aucun de ces livres célèbres avec une chaîne que j’agréasse : Allah est le plus savant. Il est rapporté aussi que le messager d’Allah, entendant : Sou’ada s’est éloignée, dit : « Et qui est Sou’ada ? » Il dit : mon épouse, ô messager d’Allah. Il dit : « Elle ne s’est pas éloignée ! » Mais ce récit n’est pas authentique : on a imaginé que par son islam son épouse s’éloignerait de lui ; l’apparent est qu’il entendait l’éloignement sensible, non juridique. Et Allah Très-Haut est le plus savant. Asim ibn Omar ibn Qatada rapporte que quand Ka’b dit dans son ode : quand les lances se dressent, il voulait dire nous, assemblée des Ansar ; ayant préféré aux Ansar les émigrés de Quraysh dans son éloge, les Ansar s’en indignèrent : après sa conversion, il loua les Ansar, rappelant leur épreuve auprès du messager d’Allah et leur place d’honneur :

Quiconque se réjouit du noble lignage de la vie, qu’il demeure dans un rameau des bons des Ansar ; Ils héritèrent les grandeurs, descendant de descendant : les meilleurs sont les fils des meilleurs ; Ceux qui forcent la victoire par des bras comme les mèches de l’Inde, non raccourcies ; Ceux qui scrutent d’yeux injectés de sang, comme des braises jamais voilées ; Ceux qui vendent leurs âmes à leur prophète pour la mort, au jour de l’affrontement et du retour ; Ceux qui conduisent les gens hors de leurs religions par le mouton et les lances tranchantes ; Ils se purifient en le voyant comme un rite, du sang de celui auquel ils s’étaient mélangés des mécréants ; Ils traversèrent comme traversa dans le ventre de Khafiyya la masse des cous des lions dévorants. Ibn Hicham rapporte qu’on dit que le messager d’Allah lui dit, quand il lui récita Sou’ada s’est éloignée : « Tu n’aurais pas mentionné les Ansar en bien : ils en sont dignes ! » Et Ka’b composa ces vers dans une de ses odes. Ali ibn Zayd ibn Jou’dan rapporte que Ka’b récita au messager d’Allah dans la mosquée : Sou’ada s’est éloignée : mon cœur aujourd’hui est accablé : le Bayhaqi le rapporte par sa chaîne, et c’est un récit sans lien chronologique.

Abou Omar Ibn Abd al-Barr dit dans al-Isti’ab : Ka’b ibn Zouhayr fut un poète excellent, très fécond, de premier rang dans sa classe, lui et son frère Boujayr, Ka’b étant le plus poète des deux, et leur père Zouhayr au-dessus d’eux. De sa poésie : Si j’avais à m’émerveiller de quelque chose, je m’émerveillerais ; de l’effort du jeune homme dont le destin est caché ; Le jeune homme s’efforce vers des choses qu’il n’atteint pas : l’âme est une, et le souci se disperse ; L’homme, tant qu’il vit, voit son espérance prolongée : l’œil ne s’arrête pas que la trace ne s’arrête. Ibn Abd al-Barr rapporte de lui beaucoup de vers sans en dater la mort, et Ibn al-Athir non plus dans al-Ghabe ; mais il rapporte que son père mourut un an avant la mission. Et Allah est le plus savant.

Résumé de l’année huit : les idoles brisées et la Kaaba de Khath’am

En Joumada de cette année eut lieu la Ghazwa de Mouta ; en Ramadhan, la conquête de La Mecque ; après elle, en Shawwal, la Ghazwa de Hawazin à Hunayn ; puis le siège de Ta’if ; puis l’Omra de Ji’rana en Dhou l-Qi’da ; puis il revint à Médine dans le reste de l’année. Le Waqidi rapporte qu’il revint à Médine dans les nuits restantes de Dhou l-Hijja de ce voyage. Le Waqidi rapporte encore qu’en cette année le messager d’Allah envoya Amr ibn al-As vers Jaifar et Amr, fils de al-Joundi, des Azd, et qu’on prit le tribut des mages de leur pays et des Arabes d’alentour. En Dhou l-Qi’da, il épousa Fatima bint adh-Dhahhak ibn Soufyan al-Kilabiyya : elle demanda à être dégagée, et il la répudia ; on dit qu’il lui laissa le choix et qu’elle préféra ce bas-monde, et il la quitta. En Dhou l-Hijja naquit Ibrahim, fils du messager d’Allah, de Marie la Copte : la jalousie des mères des croyants envers elle s’accrut quand Allah lui donna un fils. Sa sage-femme fut Salma, affranchie du messager d’Allah : elle sortit informer Abou Rafi’, qui alla annoncer la bonne nouvelle au Prophète, qui lui donna un esclave.

Le Prophète confia l’enfant à Oum Bourda bint al-Moundir ibn Zayd ibn Khidach, dont le mari était al-Bara’ ibn Aws. Cette année-là moururent les martyrs dont nous avons parlé dans ces batailles. Nous avons déjà mentionné la destruction par Khalid ibn al-Walid du temple où l’on adorait al-’Uzza à Nakhla, entre La Mecque et Ta’if, dans les cinq nuits restantes de Ramadhan. Le Waqidi rapporte qu’en cette année aussi fut détruit Souwa’, que vénérait Hudhayl à Rouhat : Amr ibn al-As le démolit, sans rien trouver dans son trésor ; et Manat fut détruite à al-Mouchallal, que vénéraient les Ansar, Aws et Khazraj : Sa’d ibn Zayd al-Achhali la démolit. Nous en avons traité au long dans le tafsir de la sourate de l’Étoile, à la parole : Avez-vous vu al-Lat et al-’Uzza, et Manat, la troisième, l’autre ? (an-Najm, 19-20). Le Boukhari mentionne enfin, après la conquête de La Mecque, l’histoire de la destruction par Jaber du temple que vénérait Khath’am et qu’on appelait la Kaaba du Yémen, par imitation de la Kaaba de La Mecque, qu’on appelait la Kaaba de la Syrie.

Le Boukhari rapporte, par Qays, de Jaber : le messager d’Allah me dit : « Ne peux-tu me débarrasser de Dhou l-Khalasa ? » Je dis : oui. Je partis en cent cinquante cavaliers d’Ahmas, gens de cheval, et je ne tenais pas à cheval : je le dis au Prophète, qui frappa sa poitrine de sa main jusqu’à ce que j’en visse la trace, et dit : « ô Allah, affermis-le, et fais de lui un guide bien guidé ! » Et je ne tombai plus jamais de cheval. Dhou l-Khalasa était un temple au Yémen, pour Khath’am et Bajila, contenant une idole adorée qu’on appelait la Kaaba du Yémen. J’y allai, la brûlai au feu et la brisai. Quand Jaber arriva au Yémen, il y avait un homme qui consultait les sorts par les flèches. On lui dit : voici l’envoyé du messager d’Allah : s’il te prend, il te tranchera le cou ! Tandis qu’il jetait ses flèches, Jaber se tint devant lui et dit : tu briseras cet idole et attesteras qu’il n’y a pas de divinité qu’Allah, ou je te tranche le cou ! Il le brisa et attesta. Jaber envoya alors à l’annonce au Prophète un homme d’Ahmas dit Abou Arta’a, qui dit à son arrivée : ô messager d’Allah, par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, je ne suis pas venu avant de l’avoir laissée comme un chameau galeux ! Et le messager d’Allah bénit cinq fois les chevaux d’Ahmas et leurs hommes. Mouslim l’a rapporté par des voies multiples.

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